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Les Néo-Ruraux Tome 1: Le Berger: Le petit guide de la vie à la campagne
Les Néo-Ruraux Tome 1: Le Berger: Le petit guide de la vie à la campagne
Les Néo-Ruraux Tome 1: Le Berger: Le petit guide de la vie à la campagne
eBook763 Seiten11 StundenLes Néo-Ruraux

Les Néo-Ruraux Tome 1: Le Berger: Le petit guide de la vie à la campagne

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Über dieses E-Book

Après avoir parcouru les routes de Katmandou et de la sagesse, nous, une jeune famille venue d'Allemagne avec deux gamins s'installe dans une petite vallée des Pyrénées. Le hasard nous a fait trouver une vingtaine d'hectares de friches pentues avec une maison en ruine, sans accès, dans une petite vallée latérale de la Bellongue, pas loin de Castillon, en Ariège. Venant des Alpes, la montagne ne nous est pas totalement inconnue. Par contre, le climat d'ici, oui.
La population autochtone, n'ayant pas vu d'Allemands depuis la guerre, nous a plutôt bien ac-cueilli, avec beaucoup de curiosité. Bien sûr, les bergers nous espionnent avec leurs jumelles et les ragots vont bon train. Tous se sont demandé pourquoi tant de jeunes, et surtout des Alle-mands, s'installent sur des terres abandonnées, essayant de faire un travail qui normalement passe de père en fils et que plus personne ne veut faire. Bientôt une famille du village, qui pos-sède des terres à côté de chez nous, nous demande un coup de main pour les aider à faire le foin, en échange de fourrage pour nos premières bêtes.
Le premier été est très sec et vite nous nous rendons compte que les Pyrénées ne sont pas les Alpes. En plus, à la place de l'herbe, il n'y a que des fougères qui poussent dans les prés et qui ne se laissent pas intimider par notre motofaucheuse. Un orage emporte la route. Je donne un coup de main à la commune pour la remise en état. Le maire me demande ensuite si je veux m'occuper des chemins dans la commune. Je deviens alors cantonnier, puis, au premier décès, aussi fossoyeur. Ces travaux me rapprochent encore plus des gens du village, qui, ensuite, me demandent toutes sortes de services, bien sûr contre rémunération, n'ayant pas d'autres jeunes mains disponibles. Ainsi nous pouvons survivre les premières années.
Sur le conseil des paysans, nous échangeons nos quelques vaches contre des brebis et prati-quons avec eux la transhumance. Mais hélas, l'état sanitaire des troupeaux n'étant pas excellent, j'attrape la fièvre de Malte en estive, qui met presque une fin à nos efforts d'installation. Petit à petit nous apprenons aussi l'existence des administrations agricoles et leur rôle, en général favo-rables aux jeunes agriculteurs avec leurs aides et conseils. Sur les foires et les marchés nous nous rendons compte que nous ne sommes pas les seuls néo-ruraux, comme on nous appelle, mais que dans chaque vallée il y a d'autres familles ou communautés qui essayent le retour à la terre, comme nous. De nouveaux liens se tissent, les enfants aussi se font des amis, vont bientôt à l'école. Et nous aussi, nous retournons à l'école, Doris pour passer le BPA, son brevet et moi pour apprendre à faire du fromage.
Un troisième enfant nait à la maison, nous laissons brancher l'électricité. Est-ce une trahison de nos principes ? Un peu partout d'autres jeunes s'installent, d'autres enfants naissent, les vallées et surtout les pentes se repeuplent, des tipis apparaissent, des granges se retapent un peu partout.
Mais nos expériences vécues nous font bientôt abandonner l'élevage de brebis et ce système trop basé sur les aides publiques, pour nous mettre à fabriquer du fromage et du miel, des pro-duits de la ferme, qui trouvent de plus en plus d'amateurs.
Nous avons bien appris des anciens comment survivre sur ces pentes. Mais comment y vivre à l'avenir, ce sera à nous de l'imaginer…
SpracheDeutsch
Herausgeberneobooks
Erscheinungsdatum3. Jan. 2020
ISBN9783750218888
Les Néo-Ruraux Tome 1: Le Berger: Le petit guide de la vie à la campagne
Autor

Wolfgang Bendick

Geboren 1948 im Münsterland, verbringe ich meine Kindheit am Halterner See. 1959 zieht die Familie nach Bayern. 1964 mache eine Ausbildung auf See bis zum Matrosen. Von 1967 bis 1971 mache ich das humanistische Abitur. Nachdem ich ‚Hair‘ und ‚Woodstock‘ gesehen habe, ist klar: auf nach Osten! Auf dem Hippie-Trail bis Indien, Australien und halb Amerika. Folgen erneute Reisen, dann Zivildienst, eine Gärtnerlehre, die ersten 2 Kinder. 1980 siedeln wir nach Frankreich, um Bio-Bergbauer zu werden.

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    Buchvorschau

    Les Néo-Ruraux Tome 1 - Wolfgang Bendick

    Les Néo-Ruraux

    Les Néo-Ruraux

    Le petit livre de la vie à la campagne

    Tome 1

    LE BERGER

    Wolfgang Bendick

    Première publication, automne 2019

    Images : © Wolfgang Bendick

    © Copyright 2019 Wolfgang Bendick

    Tous droits réservés pour tous pays

    Dépôt légal : 2019

    Pour Popol et tous ceux qui nous ont transmis les bases

    de la vie de berger et des gestes simples

    du quotidien

    Que leur esprit continue de vivre dans nos ouvrages

    Dans les Pyrénées, automne 2019

    INTRODUCTION

    Cette Histoire se joue dans les années 1980 dans la Belleverte, une vallée du Couserans.

    Tous les personnages et événements de cette histoire sont fictifs.

    Toutes ressemblances avec des personnes vivantes ou décédées ou avec des événements passés ou à venir ne sont que pure coïncidence et non volontaires.

    Tout événement du passé est relaté comme me l’ont raconté les gens du pays et pourrait diverger de l’histoire officielle.

    REMERCIEMENTS

    Merci à Lucia, Perrine, Gérard, Alain et Patrick

    pour la relecture du texte

    Pour la lecture de ce livre :

    Lorsque nous rêvions de vie simple à la campagne, nous avions lu de nombreux livres afin de nous y préparer. Mais lorsque nous y avons enfin vécu, ces livres ne nous ont pas beaucoup aidés. Ceux qui les avaient écrits n’étaient juste que des rêveurs.

    Lorsque le rêve menaçait de se transformer en cauchemar, nous avons décidé de nous éveiller à la réalité et d’apprendre.

    Ce livre est moins l’histoire d’une « sortie » de la société industrielle que celle d’une « entrée » dans un mode de vie rural qui est « par essence » très lié à la nature, notre mère. Ce livre raconte l’histoire d’une vallée dont, nous aussi, sommes devenus une partie.

    Tous les passages écrits en italique concernent des indications pratiques pour gérer des situations difficiles et peuvent également être consultés en se référant à l’annexe sur les mots clés à la fin de ce livre.

    Le futur « néo-paysan » devrait lire ce livre un crayon de couleur à la main pour souligner tout ce qui lui saute aux yeux. Car nous avons fait de nombreuses choses de travers par ignorance. Et si nous parvenions à transmettre quelques expériences au lecteur et ainsi l’aider à éviter quelques erreurs, alors nos efforts seront récompensés une fois de plus !

    Le rêveur peut se laisser porter par les événements merveilleux se déroulant dans une vallée reculée des Pyrénées, par la migration du peuple Hippie, qui a contribué à garder toute une région en vie et dont les idées sont devenues la base de notre quotidien.

    EXPRESSO À PARIS

    Ludwig était d’accord pour m’accompagner pendant un mois dans les Pyrénées et m’aider à rénover la maison. Nous avions décidé de partir le mardi. Mais nous nous rendîmes compte qu’il s’agissait du mardi gras. Nous trouvions trop risqué de partir ce jour-là, avec tous ces conducteurs éméchés qui se trouveraient alors sur la route. Nous décalâmes donc le départ d'un jour. Et c’était mieux ainsi, comme en témoignaient les nombreuses épaves de voitures sur le trajet !

    Avec les affaires du déménagement dans le combi et la remorque, il n’était pas recommandé de traverser la Suisse, même si c’était le chemin le plus court. En longeant le Lac de Constance, nous arrivâmes dans la Forêt Noire. Le brouillard s’étendait dans les vallées et ne nous permettait pas d’avancer bien vite, en particulier parce que nous devions faire un grand détour pour éviter Schaffhausen, l’enclave suisse. Nous avions chargé au maximum notre combi à plateau Volkswagen, avec tout ce dont nous n’avions actuellement pas besoin chez nous. De plus, nous avions attaché une échelle en bois longue de six mètres sur la bâche, un cadeau de mon père, car mes parents avaient déménagé dans une maison de plain-pied. Derrière, dans la remorque, se trouvaient la motofaucheuse et le vieux treuil pour foin équipé de trois cent mètres de câble, recouverts d’autres appareils, le tout soigneusement arrimé par des cordes.

    Nous traversâmes un petit village. « Regarde, là ! », s’écria Ludwig. « La boulangerie ? », rétorquai-je d’un air interrogateur. « J’ai passé la nuit du nouvel an précisément dans cette vitrine, ou plutôt sur son rebord ! » « Ce n’était pas vraiment le meilleur endroit ! » répondis-je. « Si, parce que de la grille qui se trouvait au sol juste devant, émanait de l’air chaud, sans doute parce qu’elle se trouvait au-dessus des fourneaux. » « Je peux m’imaginer quelque chose de mieux ! Tu revenais d’une fête, ou alors pourquoi... ? » « Non ! La fête battait son plein à la maison, et j’ai eu envie de boire un expresso à Paris, vite fait. Tu te souviens, nous y étions tous allés à l’époque, avec ton premier combi VW... Et du coup je me suis posté au bord de la route et j’ai tendu le pouce. À deux heures du matin j’étais ici. Et puis plus rien ! Lorsque la boulangerie a ouvert, j’ai acheté un petit pain chaud et je me suis posté de l’autre côté de la route ! »

    À Huningue, nous sommes passés au-dessus du Rhin et voulûmes passer la frontière. Il y avait un gros chantier. Apparemment le poste de frontière était en train d’être modernisé pour la circulation des poids lourds. À force de panneaux de déviation et du brouillard, nous avions sûrement dû rater la douane et vîmes soudain le premier panneau d’une localité française au bord de la route. « Appuie sur le champignon et continue ! », suggéra Ludwig. « Évidemment ! Ça nous a évité des ennuis ! », acquiesçai-je.

    Au bout de deux jours, nous arrivâmes au camping où nous attendait notre caravane. « Achetez, achetez ! », ainsi nous accueillit le propriétaire, « Le franc français a chuté, le mark allemand a pris de la valeur ! » Avait-il oublié que nous avions déjà acheté il y a deux semaines ? Nous nous procurâmes quelques bouteilles de vin rouge, du fromage et des baguettes et célébrâmes notre arrivée en France. Tôt le lendemain matin, nous nous rendîmes dans le village près duquel se trouvait notre ferme. J’étais impatient de pouvoir poser les pieds sur nos propres terres ! D’abord nous nous arrêtâmes à la maison où nous avions déposé nos affaires. Mais le cadenas n’était plus là et on pouvait entrer sans clé. Malgré la semi-obscurité, je remarquai que quelqu'un avait tout inspecté. J’espérais que personne ne s’était servi ! Nous voulions refermer la porte lorsqu'un jeune un peu rondouillard apparut devant nous. Il avait une tête ronde et les cheveux ébouriffés et fumait une cigarette avec ce tabac gris et puant, le ‘Caporal’, que tous les bergers semblaient fumer ici ! Il nous sourit et grommela des mots incompréhensibles. Personne ne savait donc parler français ici ? Si ! Lorsqu’il s’aperçut que nous ne comprenions pas, il répéta, de façon un peu plus claire : « Un sacré bazar, ce que vous avez là-dedans ! » Qu’entendait-il par ‘bazar’, peut-être les affaires que nous avions déposées ici ? Il avait donc été là-dedans ! Et l’ancien propriétaire de notre ferme à qui appartenait cette maison visiblement aussi, car c’est lui qui en avait la clé. Il valait mieux ne plus rien laisser ici et monter sans attendre tout ce que nous avions apporté avec nous jusqu’à la maison.

    Nous avons laissé le type sur place et nous nous sommes mis en route. Le chemin ne s’était pas amélioré et Ludwig dût monter sur la barre de la remorque pour mettre du poids sur l’essieu arrière afin de parvenir à monter. Au croisement qui servait également à faire demi-tour, se trouvait évidemment déjà Fernand, le voisin, en bleu de travail. Il approchait les 80 ans. Est-ce qu’il se postait toujours ici ou bien avait-il déjà entendu nos roues patiner de loin lorsque nous montions la côte ? Il me salua comme une vieille connaissance. Ensemble, nous allâmes jusqu’au roncier à travers duquel nous traçâmes un sentier avec nos pieds pour accéder à la maison. Nous remarquâmes qu’une piste carrossable menait jusqu’ici, et même encore un peu plus loin. Je ne l’avais pas remarquée auparavant, certainement à cause de toutes les broussailles ! Il y avait même un endroit un peu plus large où nous pûmes ranger la remorque.

    D’abord nous allâmes chercher une faux et un croissant de notre chargement pour couper les ronces les plus épaisses. À notre étonnement, nous trouvâmes sous les ronces un chemin creusé et pioché dans la pente, comme une rampe, qui menait au pré se trouvant sous la maison. Vers midi nous avions fauché un passage à travers les ronces sèches vieilles de plusieurs années. Nous étions sacrément crevés ! Mais au moins on y voyait plus clair maintenant ! Il y avait une bande d’accès d’environ 1,50 mètre de large pour accéder au pré. Le voisin qui ne nous avait pas lâchés d’une semelle pendant un bon moment, m’avait expliqué que l’ancien propriétaire y était une fois monté avec un petit tracteur tout-terrain, mais avait failli se renverser. Cette rampe nous semblait parfaite pour notre système de treuil-chariot.

    Nous nous mîmes à monter vers la maison. « La baraque n’a pas l’air en aussi piteux état que tu me l’avais dit. Je m’étais imaginé une ruine, et ça c’est plutôt un château fort ! », me dit Ludwig. D’ici, le bâtiment avait l’air imposant avec sa face avant d’environ 25 mètres de long. « Attends d’être dedans ! », répondis-je. Plus nous nous approchions, plus on voyait que la dégradation était déjà bien avancée. Mais depuis notre première visite, rien n’avait changé. Nous dûmes enfoncer la porte avec force pour accéder à la cave. Cela était certainement lié au fait que les poutres qui formaient l’encadrement s’étaient légèrement affaissées au contact de l’humidité. En enlevant deux centimètres du bas de la porte à la tronçonneuse, on pourrait de nouveau l’ouvrir et la fermer correctement. En tout cas il faudrait en mettre une avec des vitres car au rez-de-chaussée, les fenêtres étaient minuscules. Un souffle froid nous frôla, légèrement rance, mais qui sentait surtout la suie. Après avoir jeté un coup d'œil à l’intérieur, nous nous assîmes contre le mur de pierres réchauffé par le soleil et cassâmes la croûte.

    Au lieu de faire une sieste, nous redescendîmes et détachâmes notre chargement. En premier, nous descendîmes la motofaucheuse de la remorque et l’allumâmes. Nous nous servîmes ensuite du pied de biche pour pousser le cadre en V du treuil avec tout l’équipement en bas de la remorque et l’attachâmes derrière la motofaucheuse avec des cordes. L’idée était de tracter le treuil en haut de la côte grâce à la faucheuse. Mais celui-ci était certainement aussi lourd que la motofaucheuse ! Les roues de la faucheuse tournaient dans le vide, sautaient sur place et commençaient doucement à s’enfoncer dans la terre. Nous disposions sur la remorque d’un essieu supplémentaire de récupération pour le chariot. Je l’avais gardé parce que j’étais persuadé qu’il servirait un jour. Et ce jour était arrivé ! Nous le fixâmes sous le cadre du treuil. Ainsi, seul l’arrière de ce dernier traînait encore sur le sol. Alors que j’appuyais de toutes mes forces sur les longerons de la motofaucheuse, Ludwig faisait levier avec une grande branche pour faire avancer l’arrière du treuil. C’est comme ça que nous entamâmes la montée de la côte, 10 centimètres par 10 centimètres. La première partie, la plus raide, était la plus difficile. Une fois celle-ci franchie et la maison en vue, nous nous écroulâmes d’abord dans l’herbe. Nous y restâmes allongés un moment, en haletant.

    Ensuite, nous nous mîmes à remonter la côte, étape par étape. Le moteur sentait l’huile chaude, nous dégoulinions de sueur et étions à bout de souffle. Mais il nous fallait monter ces pièces, sinon il nous serait impossible de transporter quoi que ce soit car il n’y avait aucun accès pour un véhicule. Heureusement ! Car sinon le bien aurait coûté le double et il aurait été vendu à de riches Allemands travaillant chez Airbus à Toulouse, comme résidence secondaire. Deux heures plus tard, nous avions réussi ! Le treuil se trouvait dans la cour, nous éteignîmes le moteur et nous affalâmes par terre. Nous étions à bout. Aucun de nous n’avait jamais réalisé une telle épreuve de force auparavant ! Notre tête vrombissait, notre cœur battait comme un compacteur dans notre poitrine, l’air sifflait en entrant et sortant de notre gorge endolorie. Notre bouche était pâteuse et nous y ressentions un goût amer. Nous étions trempés de sueur. Nous restâmes allongés là sans dire un mot, épuisés, pendant dix bonnes minutes. Mais le corps est un bon esclave ! Après un quart d’heure, il se soumit de nouveau, fidèle, à notre volonté et se redressa.

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    D’ici nous pouvions enfin bien voir le futur tracé du câble. Nous ancrâmes le châssis du treuil avec une barre en métal que nous enfonçâmes aussi profondément que possible dans le sol légèrement humide à l’aide de la masse. A deux, nous montâmes le support de la motofaucheuse. Il s’agissait d’une construction en poutres de bois sur laquelle on pouvait poser la faucheuse en entier afin que celle-ci ne se mette pas à rouler toute seule. A la place de la barre de coupe, nous avions fixé une platine à laquelle était soudé un tube dans lequel se trouvait un embout de prise de force logé dans des roulements à billes. Nous avions construit ça avec un mécanicien à la Baywa, un concessionnaire de machines agricoles. Il s’agissait de pièces de ferraille que nous avions découpées et adaptées les unes aux autres. Nous avons relié cet embout au treuil au moyen d’un cardan de tracteur. Ça pouvait enfin commencer ! J’avais mis le treuil en roue libre et nous avons traîné le bout du câble en acier long de 300 mètres dans le vallon. Le câble devait faire un coude à deux endroits à cause de la forme du terrain. Là, nous enfonçâmes des piquets dans la terre à coups de masse, jusqu’à ce qu’ils ne dépassent plus que de dix centimètres hors du sol. La corde de 8 millimètres d’épaisseur passait autour de ces piquets, et descendait jusqu’à la route dans le vallon, où se trouvaient les véhicules.

    *

    A deux nous libérâmes le chariot en forme de cercueil du véhicule et l'accrochâmes au câble. J’espérais que les pneus résisteraient aux ronces qui poussaient au bord du chemin ! Nous chargeâmes le chariot de petites affaires afin de ne pas le faire monter à vide. A trois endroits différents du timon se trouvaient des anneaux où on pouvait accrocher la corde de traction. Cela devait aider à le diriger. Peut-être qu’ainsi la charrette pourrait, du moins en montée, avancer sans que personne ne la dirige par la barre ? J’avais prévu deux klaxons à poires de caoutchouc pour qu'on puisse communiquer. J’avais dévissé les balles en caoutchouc parce qu'il était plus facile de se faire comprendre en soufflant directement dedans. Nous nous mîmes d’accord : Trois coups brefs, émis en haut – Attention, ça va bientôt démarrer ! 1 long coup, d’en bas – tout baigne ! Plusieurs coups brefs – attendre encore un peu. 1 coup long, en haut – ça va partir !

    Je montai vite à pied et après avoir échangé les signaux, je mis le moteur en marche. Maintenant il était impossible de communiquer. De plus, je n’y voyais rien sur les 15 premiers mètres. Par précaution, j’avais ajouté une rallonge au timon du chariot côté vallon, afin que le « conducteur », au cas où celui-ci glisserait, ne tombe pas devant le chariot. Doucement, j’abaissai le levier d’embrayage du treuil qui était équipé d’un poids réglable. Celui-ci poussait le cylindre du tambour, qui contenait le câble avec son côté en forme de cône, dans le côté également conique de la roue motrice qui se trouvait en mouvement continu. Le câble de traction se tendit progressivement. Le fil s’enroulait autour du tambour dans un bruit grinçant. Le poids agissait maintenant sur le levier, de sorte que la transmission et le tambour restent couplés et je pouvais, au moyen d’un gros bâton, diriger un peu la corde pour que celle-ci s’enroule de façon homogène. Petit à petit je pouvais voir Ludwig en bas, au premier virage, et aussi le chariot. Est-ce que ça allait marcher ? Est-ce que le câble allait tenir, même si quelque chose se mettait à coincer ? L’avenir allait nous le dire !

    Maintenant nous avions un contact visuel et c’était plus facile. Contre toute attente, tout se passa pour le mieux ! Bientôt la première cargaison se trouvait devant la maison. La corde remplissait sacrément le tambour, presque trop. Comme celle-ci était trop longue de 30 mètres, nous la raccourcîmes. Les piquets devaient être aussi enfoncés plus profondément dans la terre, parce que les essieux du chariot les touchaient. Grâce à cet essai, nous pûmes également voir à quels endroits il fallait légèrement niveler le terrain pour que le chargement ne puisse pas se renverser. Mais nous repoussâmes cela au lendemain. Nous étions crevés et rêvions d’une douche avec l’arrosoir, d’un repas et de sommeil !

    Le lendemain, nous montâmes le reste du déménagement de la voiture jusqu’à la maison. Parmi les affaires qui étaient stockées au village, nous n’allâmes chercher que celles dont nous aurions besoin pour continuer les travaux à la maison. Le jour suivant, nous coupâmes encore d’autres ronces en face de notre « station en aval » et y garâmes notre caravane. Ainsi on évitait les longs déplacements. Nous rendîmes visite aux anciens propriétaires. Ceux-ci nous invitèrent à dîner. Mais nous devions venir plus tôt parce qu’ils voulaient nous présenter à un propriétaire de scierie de la vallée qui possédait également un commerce de matériaux de construction. Son affaire qui se trouvait deux villages en-dessous de nous était, comme beaucoup d’autres, déjà fermée depuis un moment. La nouvelle affaire, plus moderne, se trouvait à coté de St-Girons. Le commerçant nous promit des prix bas si nous prenions tout chez lui. Pour tester ses paroles, je commandai tout de suite quelques poutres pour la semaine suivante et achetai une palette de ciment que nous répartîmes, à cause de son poids, entre la remorque et le Combi. Grâce à la facture, je pouvais ensuite comparer les prix auprès des autres commerçants. Et surprise, ceux-ci étaient réellement bon marché !

    Une partie des terres avec le tracé du câble :

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    Environ 50 mètres derrière notre « station aval », un ruisseau coulait depuis nos terres. Quelqu'un y avait fait un barrage au moyen d’un tronc d’arbre disposé en travers. C’est là que nous puisions notre eau. Et c’est là que Jean-Paul, le garçon rondouillard du village aux cheveux ébouriffés venait faire boire ses vaches deux fois par jour. Sinon celles-ci restaient dans une petite grange en face de chez Fernand, le voisin en bleu de travail qui se plaignit auprès de nous que l’urine des bêtes dégoulinait sur le chemin et lui rendait la vie difficile. Chaque matin et chaque soir le même rituel. Jean-Paul donnait du foin aux bêtes et sortait le fumier devant la porte. Puis elles devaient d’abord finir de manger. Pendant ce temps, il nous espionnait. Nous ne le voyions pas, mais nous le sentions, surtout son tabac infâme. Puis, soudain, il se trouvait là, comme un diable sorti d'une boîte, quand on s’y attendait le moins ! Il se montrait toujours au moment où il pensait qu’on l’avait découvert.

    Il nous montra ses bêtes avec fierté. Deux vaches brunes rondes, en fin de lactation si on en croyait l’état de leurs pis. Il nous expliqua qu’elles lui avaient servi à engraisser quatre veaux dans l’année écoulée et nous proposa du lait. Nous ne pouvions pas en trouver de plus frais ! Il chercha un tabouret dans un coin de l’étroite grange dont la porte était la seule ouverture. Des toiles d’araignées enveloppaient les poutres, une fourche à fumier était apposée dans un coin, une pelle, un bâton. À un gros clou étaient suspendues, comme une grosse barbe, des ficelles de bottes de foin ouvertes, à côté se trouvait un manteau poussiéreux. Au sol était posée une gamelle dans laquelle il versait du lait pour ses chiens. Il s’assit entre les vaches, leur parla dans le dialecte local et se mit à traire la première, mamelle par mamelle, à la main, puis la deuxième, dans une cruche en plastique avec une anse sur le côté qu’il tenait de l’autre main. Comme il n’avait pas de récipient, nous allâmes chercher une bouteille de vin vide dans notre caravane. Il y versa le lait, au-dessus de la gamelle des chiens, dans laquelle coulaient le lait et la mousse qui débordaient. En grognant légèrement, les chiens se mirent à laper le lait sucré.

    Nous préparâmes notre muesli avec le lait. Il avait une odeur légèrement âpre. C’est pourquoi nous préférâmes d’abord le faire bouillir. Et il avait une couleur légèrement verte. Était-ce notre bouteille qui avait déteint ? Ou bien est-ce que ça venait de la nourriture des bêtes ? Lors de la traite suivante, nous l’observâmes plus minutieusement. Nous comprîmes alors pourquoi son lait avait un goût inhabituel : les mamelles et les pis étaient recouverts de fumier, certainement parce que les emplacements étaient prévus pour des vaches de taille plus petite. A cause de ça les bêtes étaient couchées, pour un tiers, dans la rigole à fumier. Après la traite, les pis, du moins les mamelles, étaient bien propres !

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    Lorsqu’il ne nous trouvait pas à la caravane, il montait à la maison, nous enfumait et nous regardait travailler. Que faisait-il lorsque nous n’étions pas là ? Bien sûr, il rôdait ! Un jour nous trouvions une trace de pas dans le ciment frais, un autre jour, un mégot dans la grange. Mais il ne manquait jamais rien. Pour se débarrasser de lui, il suffisait de lui mettre une pelle dans la main. Alors il se souvenait soudain qu’il devait encore aller à l’étable pour faire boire les vaches ! Il abreuvait les vaches l’une après l’autre parce que sinon celles-ci se battaient pour avoir le droit de boire en premier. Pendant que la première buvait de grandes gorgées, s’arrêtant parfois pour savourer, il retenait l’autre par la corde, jusqu’à ce que l’eau se remplisse de nouveau derrière le barrage. Alors, sur ordre de son maître, le chien poussait la vache sur le côté et l’autre pouvait s’approcher de l’abreuvoir.

    Entre-temps nous avions réfléchi par où commencer pour la rénovation de la maison. Nous pouvions temporairement oublier les terres, nous étions au mois de mars et la nature était encore en sommeil. Mais dans tous les cas la maison devait être habitable dans un mois. Doris avait dit qu’elle n’emménagerait qu'une fois qu’il y aurait une douche et des toilettes. Pour cela il nous fallait de l’eau. Au-dessus de la maison, une source jaillissait de la terre. Pas très fort, mais suffisamment si on construisait un bassin de rétention. Il y avait assez d’argile sur place, comme nous pouvions le constater au bord du canal creusé par l’eau. Nous avions suffisamment de tuyau d’arrosage avec nous. Nous formâmes alors un bassin dans l’argile dans lequel nous posâmes, environ 10 cm au-dessus du sol, le tuyau d’arrosage dont le bout était entouré d’une moustiquaire. Dans ces 10 cm, les particules qui flottaient dans l’eau pouvaient se déposer. Puis nous rehaussâmes le barrage. Sous le rebord supérieur de celui-ci, nous enterrâmes un morceau de gros tuyau qui servirait de trop-plein, afin que l’eau qui débordait ne puisse pas emporter la digue. Nous enfonçâmes un bouchon dans la partie basse du tuyau d’arrosage. Plus tard nous le remplaçâmes par un robinet. Le bassin se remplissait doucement. Nous redescendîmes à la maison, le début était fait !

    *

    À la maison il fallait tout refaire à neuf. Afin d’avancer rapidement, il valait mieux commencer par le haut. La face avant du toit, le côté sud, semblait avoir été couverte récemment (nous apprîmes plus tard que cela remontait à avant la guerre, c’est-à-dire à 40 ans plus tôt). On pouvait le voir à la couleur unie et sombre des ardoises, et à leur forme. Mais le côté arrière était en piteux état. Seules les bordures du toit étaient en ardoises noires, le reste en ardoises grises qui se réduisaient en poudre. Ce côté devrait être rénové dans les années à venir !

    Lors de la première visite j’avais déjà constaté des gouttières au grenier et par prévoyance je m’étais procuré des chutes de découpe, pour la plupart des bandes étroites, chez un zingueur. Car, s’agissant du côté talus, la réparation me semblait facile. Nous posâmes un matelas au-dessus du bord du toit, là où il formait un angle léger et ensuite nous y posâmes l’échelle. En partant de celle-ci, on pouvait faire glisser sur ses deux côtés ces lames de tôle, sans briser les ardoises. Parfois je pliais les angles supérieurs des lames pour les empêcher de glisser vers le bas. Ce faisant je constatais qu’un toit en ardoise était toujours fait de trois couches. Les trous des clous de la première rangée sont recouverts par la troisième rangée. Par chance nous trouvâmes plusieurs grandes ardoises posées contre le mur arrière, qui servirent à remplacer les quelques ardoises manquantes, surtout à la faitière. Nous les posâmes sur une arrête solide et avec une serpe, sorte de couteau, qui servait à couper des branches, nous leur donnâmes la taille voulue. Nous perçâmes les trous avec un marteau et un clou en acier. C’était plus facile que ce que nous avions imaginé ! Mais il fallait prévoir la façon dont l’ardoise se casserait. Ce qui, au moment de la coupe ou du perçage, se trouve en haut, devient le dessous au moment de la pose. Toutes ces opérations sont plus faciles à faire avec un marteau spécial pour les ardoises. Nous en achetâmes un plus tard au marché. Il faut cependant faire attention lors de l’achat, car il y a des marteaux pour droitiers et pour gauchers. Ce n’est pas une blague !

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    Les vieilles ardoises sont très fragiles. Quand elles sont mouillées, elles supportent encore moins de poids. On devrait alors travailler uniquement sur des toits secs, pour éviter de casser plus qu’on ne répare ! Les toits humides sont aussi très glissants à cause des algues et mousses qui y prolifèrent ! Par précaution nous fixâmes un petit coussin sous l’extrémité haute de l’échelle. Afin de ne pas abimer le toit, nous tournions l’échelle autour d’elle-même pour arriver à l’emplacement suivant. Ainsi l’échelle se trouvait sur un endroit déjà réparé et on pouvait réparer la bande où l’échelle se trouvait auparavant et la suivante de l’autre côté. Pour les travaux côté sud nous avions équipé le haut d’une échelle légère en aluminium de deux crochets rectangulaires. Nous la posâmes du côté nord, c’est-à-dire du côté talus par-dessus la faitière, parce que c’était plus facile. Les ardoises du côté nord dépassaient de la faitière de cinq centimètres à cause du vent et du mauvais temps. Pour ne pas abîmer ces ardoises, nous fixâmes un bout de bois enveloppé d’un bout de couverture sous l’échelle, non loin des crochets. Heureusement seules quelques ardoises avaient bougé à cause du vent et furent vite remises en place. Dans cette situation, l’utilisation d'un peu de mastic-colle peut faire des miracles ! Perché là-haut j’étais content d’avoir une ceinture de sécurité, dont la corde était fixée côté talus ! Le mieux aurait été un harnais avec auto blocage, pensai-je. Mais seul un Reinhold Messner pouvait se payer quelque chose d’aussi cher…

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    Étrangement, la face nord des toits se trouvait dans un plus mauvais état que la face sud. Sans doute était-ce dû à l’ensoleillement, qui faisait sécher un côté plus vite. Aussi sur la partie colline s’accumulaient des feuilles humides, le toit touchait la terre par endroits et le bois pourrissait par dessous.

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    L’après-midi nous nous attaquâmes au découpage des troncs de frêne secs que notre prédécesseur avait fait rentrer par les fenêtres dans les diverses pièces afin de nourrir ses brebis avec leurs feuilles sèches. Comme un voile bleu, les gaz d’échappement sucrés de la tronçonneuse planaient dans les cônes de la lumière rentrant par les fenêtres, et les murs noircis entendaient, surpris, le son de l’ère nouvelle ! Nous empilâmes les bûches à côté de l’énorme cheminée, qui prenait le côté ouest de la pièce. Enfin nous pûmes circuler librement dans la maison ! Dehors il commençait à faire nuit. Ludwig alluma un premier feu avec ce bois hyper sec, pendant que je descendais vers la caravane chercher des provisions et les duvets. Nous passâmes une soirée extraordinaire au coin du feu. J’avais toujours rêvé de posséder une maison avec cheminée ouverte. Maintenant nous l’avions !

    Le lendemain matin nous descendîmes les bouteilles vides du grenier, qui s’y trouvaient par centaines. Souvent c’étaient des bouteilles épaisses, c’est-à-dire très vieilles avec des capuchons mécaniques, avec des sceaux ou des écritures dans le verre. À l’époque ces bouteilles devaient avoir une grande valeur, sinon on ne les aurait pas gardées ! « On pourra les vendre aux puces… » songea Ludwig. « Qu’on s’en débarrasse ! » criai-je. Mais comment, car il n’existait pas de collecte de déchets ici ? Je pensai alors qu’on avait prévu de construire une fosse septique. Celle-ci devrait être construite en face de la porte d’entrée, en bordure du jardin. Alors on y creusa un trou de 2x2 mètres, d’environ 30 centimètres de profondeur. Nous y jetâmes toute la verrerie, mîmes des lunettes de soleil sur le nez et cassâmes tout à grand coup de masse, pour la rendre moins encombrante. Plus tard nous y coulâmes la dalle de la fosse.

    Les grandes caisses en bois au grenier, dans lesquelles on conservait les jambons et la charcuterie sous une couche de cendres, étaient en grande partie bouffées par les vers. Il y avait des cendres partout. Nous balayâmes tout et épandîmes les cendres dans le pré en contrebas de la maison, là où nous avions projeté de faire le potager. À un endroit, au-dessus de la pièce dont le mur arrière était tombé, quelqu’un avait posé un nouveau parquet au grenier. Seulement, entre-temps les vers l’avaient attaqué. Mais il pouvait encore porter notre poids. Nous le laissâmes donc, il y avait plus urgent !

    Avec pied de biche et barre à mine, nous nous mîmes à arracher les vieilles planches du grenier. Nous commençâmes côté vallée. Lorsqu’il y eut assez d’espace, nous clouâmes quelques vieilles planches en forme de caniveau qui descendaient à travers la fenêtre de la cuisine à l’étage inférieur jusqu’au jardin. Nous nous en servîmes pour expédier tous les déchets vers le bas. Au jardin nous triâmes tout. Nous mîmes les meilleures planches de côté, pour nous en servir de coffrage, les autres partaient sur un tas afin d’être brûlées à l’occasion, peut-être à la Saint Jean. Lentement, comme une grande toile d’araignée, l’ossature du grenier apparaissait.

    À l’aide d’une hache j’incisai diverses poutres, afin de voir comment elles étaient à l’intérieur. Je fus surpris ! Ma première impression à l’achat était qu’il fallait changer quasiment tout. Maintenant je constatai que c’était uniquement l’extérieur, l’aubier, qui était envahi par les vers et tombait en poussière. Le reste, le cœur, dur comme du fer, résistait même à la hache ! Même les vers à bois avaient jeté l’éponge ! Le cœur était si dur que nous n’arrivions pas à en extraire les vieux clous, encore moins à en planter de nouveaux ! Les vieux, encore forgés à la main, perdaient les têtes, les nouveaux se tordaient. Sans doute l’épaisse couche de suie, qui couvrait tout le bois, avait-elle contribué à la conservation des poutres. Car nous constatâmes que le conduit de la cheminée au grenier était plus récent. Avant, les fumées s’évacuaient simplement vers le haut à travers les fentes entre les planches et les ardoises. On n’avait utilisé quasiment que du bois dur, certes, parfois peu épais, peut-être pour éviter de le scier. Mais en séchant tout s’était transformé en une construction rigide et solide. Les poutres étaient façonnées grossièrement à l’aide d’une hache et d’un autre outil, qui ressemblait plutôt à une bêche de jardin. Nous en avions trouvé un dans la cave. Par endroits l’écorce se trouvait encore sur le bois. Tous les matériaux de construction semblaient venir du voisinage tout proche.

    Je dus péniblement couper à la tronçonneuse les quelques pièces que je voulais changer. Et pour y poser les nouvelles pièces, il fallut pré-percer les trous pour les clous avec la perceuse à manivelle. Un léger brouillard de fines particules de suie planait dans l’air, nous procurant un gout amer dans la bouche et nous bouchant les narines. La lumière oblique du soleil bas projetait des points lumineux dans l’intérieur obscur de la maison, invitant les particules de poussière à des danses folles. Le soir, nous étions contents de nos progrès, même si nous n’avions pas encore entamé la reconstruction.

    *

    Samedi nous descendîmes au marché à St. Girons. Nous savions que dans le passé c’était le lieu de rencontre de tous les « néos », tous les « immigrants », que ce soient des Français des villes, des néoruraux Allemands ou des hippies internationaux. Ceux-ci étaient bien reconnaissables à leurs cheveux longs et parfois à leurs habits colorés, même si parfois leurs vêtements ressemblaient beaucoup à ceux des autochtones, surtout ceux qui élevaient des bêtes. L’Allemand était la langue la plus entendue. De plus, on reconnaissait souvent les Allemands à leur tignasse blonde. Quelques-uns des néo-immigrants tenaient un stand de marché sur lequel étaient étalés des plants de légumes, des pains faits par eux-mêmes, ou des fringues indiennes et des accessoires pour fumer. Ces stands servaient aussi comme lieu de rencontre aux compatriotes, car souvent on y voyait un attroupement de jeunes gens assis par terre ou des enfants qui s’amusaient à courir en riant ou qui mendiaient auprès des passants. Un autre groupe avait amené ses instruments de musique et jouait sur le trottoir devant l’Hôtel de l’Union, au rez-de-chaussée duquel se trouvait un café-bar derrière de hautes vitres. Autour des petites tables étaient assis des êtres d’apparence exotique. Tout le monde fumait, tout le monde buvait. Le serveur avait du mal à arriver aux tables et à vider son plateau plus que plein. Des tables étaient même posées sur le trottoir pour abreuver la foule assoiffée, et aussi sur le parking adjacent.

    Nous aussi, nous y rencontrâmes des connaissances. D’une certaine manière tout le monde semblait se connaître ou connaître quelqu’un qui connaissait quelqu’un qu’on connaissait aussi… Tous les marchés du monde se ressemblent : ce sont des lieux pour des gens qui ont quelque chose à vendre et ceux qui ont besoin de quelque chose. Ici le marché était en plus un lieu de rendez-vous pour les gens qui sinon vivaient éparpillés dans la multitude des vallées environnantes et ne se voyaient pas, aussi bien les autochtones que les néos. Et ici on apprenait toutes les nouvelles, avant que ça ne paraisse dans les journaux et aussi celles que ceux-ci ne publieraient jamais…

    Assis sur une terrasse derrière une bière nous regardâmes passer le courant humain. De temps en temps quelqu’un émergeait de la foule, venait vers nous et on se saluait à la manière française avec un « bisou », la bise soufflée sur chaque joue, ou on s’embrassait à la manière hippie. Quelques policiers déambulaient dans la foule, ce qui incitait plus d’un fumeur de joint à être un peu plus discret. D’autres ne se laissaient pas intimider et continuaient d’émietter et de rouler leur œuvre à trois feuilles. Ici régnait une sorte de trêve. A un stand de réfugiés vietnamiens nous achetâmes quelques nems que nous mangeâmes assis sur le mur de la rivière. Nous regardâmes en contrebas un groupe de gens habillés en couleurs faire passer un chilom assis sur le gravier de la berge. Mélangées au bruissement de l’eau, les fumées montaient vers nous jusqu’à notre nez. Sur le chemin du retour nous nous arrêtions ici et là, devant un bistro pour déguster une autre bière. On y rencontrait surtout des autochtones, qui comme nous prenaient encore un ‘coup pour la route’. Ici on parlait patois, le dialecte.

    Nous avions acquis un trépied auprès d’un ferrailleur, sous lequel, non loin du treuil, à l’écart de la maison nous allumâmes un feu avec du bois de démolition. Dans un chaudron nous fîmes chauffer de l’eau. Nous nous servîmes d’un arrosoir comme douche pour nous débarrasser de la couche noire de la semaine précédente. Ce qui avait pénétré plus en profondeur, nous le fîmes sortir en toussant et crachant pendant les jours suivants.

    *

    Ponctuel, notre fidèle cowboy nous livrait sa bouteille de lait à la caravane tous les matins, ou la montait au chantier et restait pendant un moment dans nos pattes. Parfois c’était sa mère ou son père qui limitait nos mouvements ou nous empêchait plus directement de travailler. « Ne font-ils rien d’autre toute la journée que de rester plantés là et de bavarder? » Ludwig prononça cette question qui me taraudait aussi. « Les Allemands, ne font-ils rien d’autre toute la journée que de bosser ? », devaient se demander ceux-ci en patois. Mais ces visites avaient l’avantage de nous mettre au courant de tout ce qui se passait au village et dans le monde. De plus Elie, le père de Jean-Paul, nous montrait petit à petit les parcelles qui avaient appartenu à la ferme. En les comparant avec le cadastre je découvris lesquelles avaient disparu. Parce qu’un autre voisin portait le même nom que notre ancien propriétaire, à savoir Dubuc. Pour distinguer ces deux personnes, on avait appelé chacun d’entre eux avec le nom de sa maison, lui « Le Graviaret », le nôtre « Le Pourtérès ». Ce qui signifiait qu’il venait du Portet d’Aspet, deux villages plus haut en bas du col qui portait le même nom et qu’il s’était marié avec une fille d’ici.

    La pièce où se trouvait la cheminée était séparée d’une autre chambre, plus petite, par une cloison en volige. Au fond de celle-ci se trouvait un lit. En dessous du lit le plancher était pourri. Lors de ma première visite de la cave j’avais découvert sous le lit, à travers le plancher pourri, un carton contenant des photos et des lettres. Je repris ce carton et je découvris des actes de cadastre qui remontaient jusqu’à l’année 1823. Dans ces derniers on mentionnait déjà quelqu’un surnommé « Le Pourtérès ». Je rangeai tous ces papiers dans une caisse afin de pouvoir les regarder plus tard, confortablement. Est-ce que dans quelques générations on parlera de « L’Allemand » en mentionnant cette ferme ?

    *

    En tout cas, en ce moment précis nous étions sûrement le centre de toutes les discussions au village. Quand nous traversions le village, on nous saluait, on nous regardait avec curiosité, on essayait de nous arrêter pour nous parler. Jean-Paul devait certainement profiter pleinement de sa fonction d’observateur. Le plus souvent nous descendions au village après le travail et le dîner afin de boire une bière au bistrot qui faisait parfois office de restaurant. Là se trouvait le seul téléphone public du village. L’auberge formait une équerre avec la rivière qui était retenue à cet endroit par une digue. Cinquante mètres en aval se trouvait une scierie presque en ruine, qui tournait parfois encore. Mais l’antique lame à ruban était actionnée maintenant par un moteur électrique. La famille de l’hôtelier habitait le premier étage de l’auberge étroite et dans une maison à côté de la scierie, où elle louait aussi des chambres d’hôte.

    Il n’y avait pas de cabine téléphonique, à proprement parler, mais l’appareil était accroché à côté des toilettes, une pièce minuscule, dans laquelle se trouvaient des « toilettes à la turque », avec un trou dont l’évacuation allait directo dans la rivière. La plupart du temps on ne se faisait pas déranger ici, parce que - à part les femmes - chacun réglait ses besoins à la manière française, directement dans la rivière. Ça revenait au même. Avec comme seule différence que le clapotis se faisait entendre immédiatement. Dans l’étroite antichambre des toilettes, quasiment dans la salle d’attente pour clients féminins, était accroché le téléphone. Le compteur, cependant, se trouvait au bar et devait être consulté avant et après chaque utilisation. C’est d’ici que nous effectuions les conversations avec nos bien-aimées. Le plus souvent très brèves, car en téléphonie, même dans le midi, il y avait la devise : « Time is money ! », le temps c'est de l’argent.

    Le bistrot, une pièce étroite et oblongue, avec le bar au fond à droite, n’ouvrait en général que le soir. Souvent quelqu’un partait à la recherche du barman pour lui annoncer qu’il y avait de la clientèle. La famille des hôteliers avait quatre fils âgés de 15 à 20 ans. Le plus souvent c’était l’un des quatre qui venait pour ouvrir. À côté du bar se trouvait une pièce avec une cheminée qui leur servait de salon. De cette pièce on arrivait dans la cuisine.

    Le soir c’était le rendez-vous des assoiffés de la vallée. Certains jours ça grouillait de chasseurs. Et ici tout le monde était chasseur. Souvent on trouvait les mêmes visages sauvages au bord des routes ou dans la forêt, fortement armés dans un vieil uniforme de l’armée, parfois avec blason allemand. Ces hommes avaient en commun leur amour pour les armes, pour la course dans les bois et leur soif énorme. On appelait « apéritif » ce cérémonial non limité dans le temps qui remplaçait très souvent le repas et qui pouvait s’étirer jusqu’à l’aube. Il n’existait quasiment pas d’heure de fermeture. Parfois quelqu’un tournait la clef et ça devenait une réunion privée. Et si par hasard, une patrouille passait dans la vallée, les gendarmes entraient, buvaient un verre et discutaient avec les gens. Parce que pour un policier tout ce qu’il entend peut être utile, surtout quand les langues sont déliées par l’alcool…

    Il arrivait que nous aussi nous nous retrouvions dans ce cercle humide et joyeux, même si nous n’étions initialement descendus que pour téléphoner. Tout autour de nous on parlait chasse, chiens, proie et calibres divers, dans un charabia incompréhensible pour nous. Avant même de passer une commande, un verre se trouvait déjà devant nous, généralement cette liqueur d’anis que nous buvions sans y ajouter d’eau. Ça faisait monter d’un degré la gaieté des gens présents qui s’efforçaient tous de nous apprendre à boire à la française. Le barman avait le boulot le plus difficile : à part boire il devait mémoriser tout qui avait été bu. Pour simplifier les choses chaque boisson coûtait le même prix et en plus on buvait en « tournées ». Chacun se bousculait pour payer la prochaine ronde ! On ré-remplissait les verres avant que ceux-ci ne soient vides. Alors, moins on avait soif, plus le verre se remplissait et plus sa contenance s’épaississait, parce qu’il ne restait plus de place pour l’eau. Heureusement on ne nous faisait que rarement payer une tournée. J’avais vite calculé le prix d’une tournée et immédiatement converti celui-ci en sacs de ciment. Un verre coûtait 3 francs. 5 verres correspondaient à un sac de ciment de 50 kilos ou le salaire d’une heure de travail…

    Nous, Teutons incultes qui ne connaissions rien à part la bière, ne faisions pas bonne image. Même si tout le monde se livrait à la liqueur d’anis, il semblait y avoir une subtile différence : il y avait le choix entre « Pastis », « Pernod » et « Ricard ». Pour nous, tous avaient le même goût. Mais pas pour un Français ! Le serveur devait bien mémoriser quoi resservir à qui. Et ça se faisait avec des bouteilles portant un versoir-doseur au goulot, une espèce de goitre avec un bec. Enfin, tant que le verre était encore à moitié plein, le dosage s’avérait plus facile. Si le barman avait saisi la mauvaise bouteille par erreur et un des porte-verres se mettait à râler, le barman bouchait le trou du verseur et faisait revenir la dose dans la bouteille par un mouvement de rotation.

    *

    Pendant une de ces soirées interminables nous apprîmes que l’un des chasseurs présents, qui occupait le poste de maire du village, possédait un vieux camion GMC, un de ces anciens véhicules de guerre américains, abandonné par les Alliés. Celui-ci avait trois ponts moteurs et était capable de porter 4 à 6 tonnes, en fonction de la pente. Il nous proposa de monter du sable et du gravier jusqu’à la bifurcation avant notre « station aval ». Avec notre combi et la remorque nous ne pouvions porter qu’une tonne à la fois. Le lendemain vers midi nous entendîmes au loin le vrombissement du camion. En reculant il peina à grimper l’étroit chemin délavé, qui lui avait été indiqué par un autre chasseur que nous avions aperçu l’autre soir au bistrot. Ce dernier avait à peu près mon âge. Bien qu’étant du village, il avait travaillé à Dunkerque, tout à fait dans le nord. Maintenant il avait eu la chance d’avoir trouvé du travail à St-Girons et était revenu. Nous n’étions donc pas les seuls « néos » au village. Ils bennèrent le sable dans le virage. Bien sûr qu’ils voulaient voir le chantier. Je me demandais si le transport n’avait pas été qu’un prétexte. Nous montâmes tous la côte et inspectâmes notre ruine. Yvon, le conducteur, étant lui-même maçon, pouvait me donner quelques conseils précieux. De toute manière la « table ronde » de ce soir aurait de l’information en direct !

    Nous chargeâmes la remorque à la pelle et la tractâmes avec le combi jusqu’à notre « station en aval » où nous transvasâmes le sable dans notre chariot en forme de cercueil. Environ 300 à 350 kilos par voyage. Parfois un peu moins, et par-dessus nous posâmes des longues sections de bois dans des supports escamotables pour transporter des poutres ou des fagots de parquet pour le plancher. Avec le sable lourd au fond nous risquions moins de tout renverser. Nous stockâmes séparément le gravier et le sable à droite du bâtiment, contre le mur de la grange, où nous installâmes aussi la bétonnière, qui était actionnée par ma vieille mobylette. J’avais trouvé la bétonnière chez un ferrailleur en Allemagne et elle pouvait contenir trois brouettes. Le moteur électrique étant cassé, elle n’avait pas coûté cher. Et parce qu’à la maison il n’y avait pas de courant, j’avais soudé une deuxième couronne sur la roue arrière de ma ‘Zündapp’, et sur la bétonnière un support pour la mobylette. Une longue chaîne faisait la transmission. J’alourdis la poignée d’accélération avec une pince à étau et c’était parti ! Maintenant nous avions besoin de plus d’eau. La source étant limitée, nous coupâmes un fût en plastique en deux et fîmes rentrer le tuyau. Pendant que nous faisions le mélange le fût avait le temps de se remplir à nouveau.

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    Nous avions prévu deux chantiers : par beau temps un à l’extérieur et un autre à l’intérieur en cas de pluie. Tous les matériaux avaient été transportés en haut. Le mur de devant la maison penchait légèrement vers l’extérieur. On le voyait bien dans le grenier aux entraits, ces poutres qui traversent la maison, liant les deux sablières qui sont posées sur les murs. Ceux-ci servaient à rattraper la poussée latérale des chevrons par manque de fermes dans la construction. Mais ceux-ci s’étaient défaits de leur fixation. Comme on pouvait le voir à la couleur du bois, quelqu’un avait à deux reprises essayé de corriger ce défaut en ajoutant un nouvel entrait. Mais ceux-ci avaient lâché à leur tour. Nous essayâmes à notre tour d’empêcher ce mouvement des murs avec un vieux câble que nous entourions autour des sablières à l’aide des serre-câbles et d’un ridoir. Plus tard, quand nous aménageâmes le grenier nous coulâmes du béton armé sur le mur transversal et autour du câble pour consolider le toit une fois de plus et pour toujours…

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    Mais une question restait ouverte – est-ce que c’était uniquement la poussée du toit qui écartait les murs ou est-ce que ça venait aussi des fondations et du poids des murs ? La façade de la maison, 25 mètres de long, construite uniquement avec des pierres brutes et avec des blocs en ardoise, faisait six mètres de haut. Sur quelle base cette dernière avait-elle été construite ? Les interstices étaient remplis d’un mélange d’argile et de petits cailloux. Mais à la base, là où le mur touchait le sol, ces joints étaient partis, probablement à cause de l’eau qui s’écoulait du toit, offrant un abri à de multiples animaux. Quand le soleil chauffait le mur, ça se mettait à grouiller de partout. Nous y observâmes des souris, des lézards et aussi des serpents. Jean-Paul y avait même vu des vipères ! Il semblait bien connaître notre maison. Sans doute avait-il cuvé pas mal de cuites dans le vieux lit. Dans sa grange aux vaches il avait caché une bouteille de gnôle, de la ‘prune’, dont il nous avait déjà offert une gorgée. Même sa mère donnait l’impression d’aimer la boisson.

    Nous commençâmes par creuser le plus profond possible le long du mur afin de couler des sortes de fondations devant. Nous posâmes d’anciennes planches de parquet de chant en haut de cette tranchée et les calâmes avec des pierres. Puis nous coulâmes du béton derrière ce coffrage, en ajoutant une barre d’acier torsadé avant de remplir complètement. Puis nous compactâmes ce béton avec la masse, jusqu’à ce qu’un lait de ciment remontât en surface. Pour faire ce chantier il nous fallait beaucoup de matériel, et matériel veut dire beaucoup de main d’œuvre. Bouger le gravier trois fois avec la pelle : d’abord du tas dans la remorque, de là dans le chariot et puis dans la bétonnière. Et de là avec la brouette dans le coffrage. Après quelques beaux jours ensoleillés c’était fini. Mais il faudrait bientôt poser une gouttière !...

    Ensuite nous élevâmes les murs de la fosse septique, mais avec des parpaings. Puis nous creusâmes une rigole en-dessous du seuil de la porte d’entrée, par laquelle nous fîmes passer tous les tuyaux d’évacuation et d’adduction. Avec en plus un tuyau que nous laissâmes vide. Au cas où… Traverser les murs du rez-de-chaussée semblait impossible, car ceux-ci avaient une épaisseur de 80 centimètres à leur base. Pourquoi chercher compliqué, quand c’est possible de faire simple ! Qu’est-ce qu’ils ont trimé à l’époque, les paysans d’ici pour ériger cette maison ! Est-ce qu’ils ont calculé l’épaisseur des murs d’après la quantité de pierres dans les champs pour s’en débarrasser ? En tout cas, l’endroit où se trouvait la maison avait servi de carrière. Et selon l’épaisseur variable de la couche de suie du feu ouvert sur les murs intérieurs nous constations que toutes les parties n’avaient pas le même âge, il y en avait qui avaient été ajoutées plus tard. La maison était faite de plusieurs parties, au moins deux, comme on pouvait le constater à une jointure sur l’avant. Comparé à l’effort que les vieux avaient fourni pour construire cette quasi-forteresse, notre boulot ressemblait plutôt à du cosmétique.

    *

    Plus de deux semaines s’étaient écoulées. Des jeunes gens avec un gamin de deux ans qui avaient acheté une maison sur l’autre versant de la vallée l’an passé, étaient venus et nous avaient invité pour déjeuner le dimanche. Comme le samedi précédent, nous avions fait un plongeon dans la civilisation et visité le marché dans la ville qui se trouvait à 25 kilomètres. Comme auparavant nous nous étions arrêtés devant de multiples bistrots sur le chemin du retour. Dans chaque bled il y en avait au moins un, géré par de vieux hôteliers qui, bizarrement, étaient tous au courant d’où nous venions et où nous habitions. En dehors des week-ends, ces auberges n’ouvraient que le soir et ce uniquement quand il y avait de la clientèle.

    A cause de tous ces « obstacles » en bordure de route, nous ne rejoignîmes le village que vers le soir. Les lumières claires du café nous souhaitaient la bienvenue et parce que nous voulions téléphoner, nous nous arrêtâmes. Courageusement nous plongeâmes dans le brouhaha des voix et l’épaisse fumée. Rapidement l’atmosphère hilare nous submergea et bientôt nous nous retrouvâmes parmi les picoleurs autour du petit zinc en nous accrochant à un verre de Pastis. « Ils sont bien lunés ! », remarqua Ludwig, « Tu crois qu’ils ont fumé quelque chose ? » « Regarde un peu mieux ! », répondis-je. « Ce ne sont pas des babacools, mais dans le meilleur cas des alcooliques ! » « J’ai pas mal envie de rouler un joint et de le faire tourner. Je parie, qu’ils prendront une taffe ! Vu la manière dont ils attaquent, ils ont bien un penchant pour les drogues ! » « Oublie-ça ! », répondis-je un peu agacé, « Ça nous amènera que des ennuis ! » « Eh bien, ce n’était que - comment dit-on - une supposition rhétorique ! », ajouta-t-il pour calmer le jeu.

    Ma vessie me força à quitter la ronde joyeuse pendant un instant. Je me trouvai, titubant, sur le mur de la berge à côté de la chiotte et me vidai en un grand arc dans la rivière. Celle-ci était plus facile à atteindre que le petit trou du WC à la turque ! Il me sembla être resté là-haut une éternité. Plusieurs fois je vérifiai si je n’avais pas encore fini. Je ne savais pas qu’une vessie avait une telle capacité ! L’idée me traversa l’esprit que l’estomac avait peut-être aussi participé au stockage. Car à part quelques pâtisseries sucrées au marché nous n’avions rien mangé de la journée. « Pouh ! Mais tant mieux », réfléchis-je, « ainsi au moins, rien ne peut me sortir de la bouche ! »

    Je dus soudain m’appuyer contre le mur. Je descendis du rempart de la berge et me rendis vers le bar en tâtonnant le crépi rugueux. En rentrant, un brouhaha babylonien me submergea. Quelqu’un m’avait aperçu et me tendait mon verre de Pastis bien tassé. « Tchin ! » « Tchin ! » Je le pris en me demandant combien de tournées j’avais raté. Automatiquement, peut-être aussi un peu conscient de mon devoir je le guidai vers ma bouche. « Cul sec ! », s’exclama celui qui me l’avait donné en vidant son verre en un seul coup. Je l’imitai. Je dus frissonner. « Affreux, ce goût exagéré d’anis ! » disait une pensée dans ma tête et je dus faire des efforts pour garder tout en moi. Car ce n’étaient pas de petits verres de gnôle, dans lesquels nous buvions, mais un genre de verres à eau avec en bleu inscrit dessus Pastis ou Ricard. Mon copain faisait triste mine. Deux chasseurs ont cru de leur devoir de lui montrer ce que signifiait « cul sec ! », en allemand quelque chose comme « ex ! » Le jeune barman qui tenait aussi un verre dans sa main mais qui, d’après son apparence, n’avait que peu bu, me faisait signe de le rejoindre derrière le bar. Il se baissa et ramassa quelque chose au sol, qu’il avait glissé sous son pied. Il me fit signe de le suivre et s’éloigna à travers la porte dans la pièce adjacente. « Surveille un peu ton pote ! », me dit-il. « Il a sorti une boulette de haschisch de sa poche et voulait rouler un joint sur le bar ! Mais le morceau est tombé par terre. Heureusement les autres n’ont rien vu ! J’ai tout de suite mis le pied dessus et l’ai ainsi expédié derrière le zinc. » Je le remerciai, pris le morceau et le fis disparaître dans ma poche.

    Nous rejoignîmes le bistro. La pièce était pleine à craquer. Les gens aussi. Des petits groupes s’étaient formés, assis autour des quelques tables, les autres étaient debout, leur verre dans la main. Le serveur faisait le tour avec deux ou trois bouteilles dans les mains et remplissait. « Comment peut-il savoir qui a bu quoi et combien, et combien de tournées chacun a offert ? », s’étonnait mon cerveau imbibé d’anis. Ludwig était rouge vif, se cramponnait au bar et bredouillait des choses incompréhensibles même pour lui. Mais apparemment tout le monde bredouillait ou criait quelque chose, que personne n’était encore capable de comprendre. Et en plus le Pastis ballotait fortement les tympans. « Il faut déguerpir ! », criai-je en direction de Ludwig et le traînai vers la porte. « Un dernier pour la route ! », nous cria quelqu’un et nous colla un nouveau verre dans la main. J’avançais à la force des bras à travers le bruit et les amis accrochés à leurs verres jusqu’au barman. « Payer ! », criais-je, « combien ? » « Rien, tout est réglé ! », répondit celui-ci. Je ne voulais pas le croire et sortis un billet de cent francs de la poche. Il le repoussa vers moi. « Tout est déjà réglé ! », confirma-t-il. Je posai mon verre dans l’évier derrière le bar afin que plus personne ne puisse le remplir et vacillai à l’extérieur avec Ludwig. Je me sentais comme un capitaine qui quitte en premier son navire qui coule, balloté par les vagues.

    Cette fois-ci je ne remontai pas le

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